Il y a ceux qui sont passés par Mrodjou en laissant des traces, et ceux qui sont passés sans en laisser. Pour faire la différence, une seule méthode : des dates, des chiffres, des documents.
Douanier de formation, diplômé de l’École nationale des douanes au Sénégal en 1992, Mouigni Baraka prend ses fonctions le 26 mai 2011, trois jours après sa prestation de serment. Il dirige l’exécutif de l’île jusqu’en 2016 sous l’étiquette du Rassemblement démocratique des Comores (RDC), arrivé en tête des élections des conseillers de l’île en 2015.
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Contactez-nousL’école d’abord
La mesure la plus citée concerne les écoliers. Le gouvernorat distribue gratuitement des fournitures scolaires aux élèves du primaire public : environ 42 000 enfants, selon le portrait que lui a consacré Al-Watwan en 2023. L’ancien gouverneur la présente comme une première aux Comores. En octobre 2015, la communication du gouvernorat affirmait que cette distribution était renouvelée chaque année.
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Une mutuelle de santé pour les élèves
Deuxième chantier : la mutuelle de santé scolaire. Le principe est simple. Le gouvernorat paie les cotisations de tous les élèves adhérents, qui peuvent ensuite se faire soigner sans que la famille avance seule les frais.
En avril 2014, un premier rapport d’utilisation diffusé par le gouvernorat donne des chiffres. Pour le seul mois de février, 76 élèves ont été pris en charge à l’hôpital El-Maarouf de Moroni, et 23 au centre de santé d’Ouzioini, pour 185 050 KMF réglés par la mutuelle. La contribution du gouvernorat cette année-là : 62,56 millions KMF, soit environ 127 000 euros.
La mesure a survécu à son auteur, au moins dans les promesses. En 2016, parmi les engagements de campagne de son successeur Hassani Hamadi figurait la pérennisation des mutuelles scolaires et de la gratuité des fournitures.
Des bacheliers vers Yamoussoukro
1er septembre 2014, à l’IFERE de Moroni. Près de 370 bacheliers venus des trois îles passent un concours de bourses pour la Côte d’Ivoire. Les épreuves (culture générale, mathématiques, anglais) sont conçues par l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny (INP-HB) de Yamoussoukro. L’organisation matérielle revient au commissariat à l’Éducation de Ngazidja, via l’Office des examens et concours (OEC). Les copies sont corrigées en Côte d’Ivoire et les lauréats étudient comme boursiers de l’État ivoirien.
Selon la direction de la Coopération décentralisée de l’époque, ce dispositif est le fruit d’une visite du gouverneur à Abidjan, où il avait lui-même étudié à l’ENA. En octobre 2015, le gouvernorat évoquait des bourses attribuées chaque année par concours aux nouveaux bacheliers.
Combien ont été admis ? Combien sont allés au bout de leur cursus ? Combien travaillent aujourd’hui aux Comores ? Aucun chiffre public ne permet encore de répondre.
Les hôtels de ville : des annonces aux briques
Fin décembre 2012, devant les représentants des régions réunis à Mrodjou, le gouverneur annonce la mise en place de délégations spéciales dans les 28 communes de l’île. Chacune devra identifier le terrain de son futur hôtel de ville. Le 18 février 2013, un arrêté confirme les nouveaux responsables communaux. Selon les éléments réunis par la rédaction, la première pierre de l’hôtel de ville d’Itsahidi est posée en septembre 2013, et le lancement de celui de Moroni est annoncé en avril 2014. Le 9 juin 2014, la loi n°14-012/AU fixe les critères de désignation des chefs-lieux de commune.
Reste la question centrale : combien de mairies ont réellement été construites ? Le seul décompte public retrouvé vient de Mouigni Baraka lui-même, dans une tribune publiée par La Gazette des Comores alors qu’il présidait le Conseil national de transition (CNT). Il y affirme que le financement de 25 hôtels de ville était acquis à Ngazidja : huit sur fonds propres du gouvernorat, dont deux achevés (Itsahidi et Ishari) et six en chantier, sept financés par Oman et huit par le Japon, dont deux presque terminés. Ces chiffres n’ont pas encore été recoupés par une source indépendante.
Le programme, lui, a continué après son départ. Sous la gouverneure Mhoudine Sitti Farouata, l’hôtel de ville de la commune de Mboinkou a été inauguré à Handzidzi, un choix de site contesté par des notables qui défendaient Chezani.
Routes, engins et travaux publics
Dans son bilan de décembre 2012, le gouverneur cite l’équipement des Travaux publics de l’île en engins, la modernisation de Radio Ngazidja, le réaménagement du marché de Volovolo avec l’appui de l’Union africaine, le choix d’un site de décharge à Itsoudzou et l’école technique de Singani.
Sur les routes, il annonce en 2012, devant la diaspora de Lyon, que 139 des 207 localités de l’île disposent de routes secondaires relevant du gouvernorat. En janvier 2013, une mission technique soudanaise fait l’état des lieux de ce réseau et du matériel d’entretien routier. Le nombre de kilomètres effectivement refaits entre 2011 et 2016 n’apparaît dans aucun document public consolidé.
Ce que les archives ne disent pas encore
Une limite saute aux yeux : l’essentiel des chiffres disponibles provient de la communication du gouvernorat ou de l’ancien gouverneur. Pas d’audit publié, pas de compte administratif consultable, pas d’évaluation indépendante.
Il faut aussi tenir compte des moyens réels d’un gouverneur face au pouvoir central. En 2018, son successeur Hassani Hamadi se plaignait publiquement que l’île fonctionne sans moyens.
Enfin, la suite du parcours de Mouigni Baraka pèse sur la lecture de son bilan, dans un sens comme dans l’autre. Troisième au second tour de la présidentielle de 2016 avec 18,9 % des voix, candidat en 2019, puis président du CNT, il est devenu une figure de l’opposition. Ses soutiens y voient la raison des attaques dont il fait l’objet ; ses adversaires, celle de la mise en valeur de ses réalisations.
Pour trancher, il faudra la liste des hôtels de ville achevés et leur coût, les comptes de la mutuelle scolaire de 2012 à 2016, le nombre de boursiers partis en Côte d’Ivoire, et la parole des bénéficiaires : parents, élèves, maires. C’est la prochaine étape de ce travail.
En politique, les discours passent. Les actes, eux, doivent pouvoir être vérifiés. Le devoir du journaliste est de documenter les faits, pour que l’histoire ne soit pas seulement une affaire de mémoire, mais aussi une affaire de preuves.
Et vous ?
Depuis 2002, Mrodjou a vu passer Abdou Soulé Elbak, Mohamed Abdouloihabi, Mouigni Baraka, Hassani Hamadi, Mhoudine Sitti Farouata et, depuis mai 2024, Ibrahim Mze Mohamed. Quelle comparaison le peuple comorien fait-il entre les gouverneurs qui ont dirigé notre île de Ngazidja ? Qui a laissé des traces, et qui est passé sans en laisser ?
Photo : DR.



